LE BORE-OUT ou le syndrôme d'épuisement par l'ennui - Présentation de deux cas cliniques

Patricia SERIN
Psychologue - Psychothérapeute en région Parisienne
Membre du réseau Psya

Mon partenariat avec le cabinet PSYA, m’a amenée à rencontrer de nombreuses personnes vivant une souffrance au travail.
Il est souvent question de problématiques concernant des situation de discrimination, de salaire plafonné, de conflits éthiques, d’horaires de travail, de manque de communication, de situation supposée de harcèlement ou d’une distorsion entre des attentes irréalistes et l’obligation à les atteindre…. (last but not list).

Ces dernières années, outre le burn-out et les « plaintes » suites à une restructuration / fusion-absorption menant à des plans sociaux, j’ai accompagné plusieurs personnes souffrant de Bore-out.

Le bore-out, de quoi parle t-on ? Définition
« Le syndrome d'épuisement professionnel par l'ennui ou bore-out est un trouble psychologique qui engendre des maladies physiques. Ce syndrôme est déclenché par le manque de travail, l'ennui et, par conséquent, l'absence de satisfaction dans le cadre professionnel. Il affecterait couramment les individus travaillant en entreprise et notamment les travailleurs du secteur tertiaire. Cette théorie a été présentée dans Diagnose Boreout, un livre écrit par deux consultants d'affaires suisses, Peter Werder et Philippe Rothlin »[1]

Présentation de deux cas cliniques
Pour illustrer combien ce syndrôme est dévastateur, voici « la traversée du désert » de Bruno et Bérangère.
Bruno est un juriste de 51 ans. Responsable d’une équipe de 5 personnes dans une grosse société de placements financiers, il a vu sa qualité de vie au travail se dégrader rapidement à la suite du rachat de son entreprise française par une société plus importante. Sociable, travailleur, perfectionniste, il est reconnu pour sa gentillesse et ses compétences.
Bérangère a 32 ans. Assistante de direction dans une importante société de transports routiers et de frêt interurbains, elle vit un « cauchemar » depuis son retour de congé parental.
Bruno et Bérangère. La différence entre ces deux personnes : l’un s’est vu « descendre aux enfers » (pour reprendre son expression) lentement. L’autre a subi une « placardisation » dès son retour de congé parental. Les mêmes sentiments d’inutilité, de manque de reconnaissance et d’absence de responsabilité ainsi que la dégradation de l’état de santé pour les deux.

Le cas de Bruno
Le premier relate s’être vu privé de nombreux dossiers passionnants dont il avait la charge au profit du nouveau collègue arrivé avec la fusion de son entreprise, pourtant plus jeune et moins qualifié.
Incompréhension, sentiments de culpabilité et de doute sur ses compétences, anxiété croissante au fil des jours ; et pour finir, somatisations qui l’ont conduit à consulter son médecin. Alors qu’il jouissait d’une solide santé et prenait plaisir à retrouver ses amis pour des parties de tennis chaque semaine, Bruno se plaint de douleurs diffuses, de manque d’entrain et même, m’avouera-t-il, d’idées noires. La valeur travail, forte chez lui, représentait une source d’épanouissement et de sentiment de reconnaissance.  Il a maintenant l’impression que tout se disloque autour de lui et en lui. Les repères s’effritent, les liens se distendent, il me décrit cette sensation de tomber dans le vide sans pouvoir se raccrocher à rien. Il va au bureau la boule au ventre, se demandant comment il va tenir une longue journée, privé du partage avec ses collaborateurs et du plaisir à mener à bien une tâche.

Aucun message clair, aucune réponse de sa direction lorsqu’il demande un entretien pour comprendre pourquoi on ne lui donne presque plus rien à faire et qu’il n’est plus convié à certaines réunions…. Sentiment d’inutilité, de persécution, culpabilité de toucher un salaire plus que convenable …. Toutes ses interrogations trouvent un sens lorsque Bruno comprend qu’il vit une situation de Bore-out. Je lui conseille de se rapprocher de son médecin du travail et des représentants du personnel pour être soutenu et négocier une rupture conventionnelle.

Notre accompagnement permettra à Bruno de retrouver confiance en lui, de sortir de la posture de victime dans laquelle il était et de retrouver la motivation et l’estime suffisantes pour postuler dans une autre entreprise.

Le cas de Bérangère
Lorsque Bérangère rentre dans mon cabinet, elle semble porter toute la misère du monde sur ses épaules.
Elle ne comprend pas « pourquoi on la traite avec tant de mépris depuis son retour de congé parental » alors qu’elle avait continué à échanger avec sa manager pendant son année de congé parental ; celle-ci lui ayant promis un poste sur-mesure dès son retour. En guise de poste sur-mesure, elle se retrouve sur un bureau juste doté d’un écran, au centre d’un open-space, la manager en question à quelques mètres derrière elle avec vue imprenable sur son ordinateur. Sa nouvelle « mission » : de la saisie au kilomètre de données statistiques sur les parcours aller-retour de la flotte de camions de la France vers les pays européens.

Elle, dont les points forts sont la prise d’initiative, le goût du travail en équipe, le sens du service, la mobilité ;  se voit réduite à aligner des chiffres, seule, prisonnière face à sa machine, coupée de toute communication et de stimulation intellectuelle.  Alors qu’elle se réjouissait de retrouver une vie active, elle ne sait plus comment se situer, ni même qui elle est. Sa petite fille étant son deuxième enfant, la maternité ne l’a pas surprise. Elle a eu plaisir à se consacrer à ses deux petits lors de cette année de césure pour, pensait-elle, revenir encore mieux armée, plus organisée et motivée à son poste de travail. Et c’est tout le contraire qui se produit. Sa confiance en elle est altérée au point de douter de ses compétences de mère. Tout comme Bruno, elle somatise et se remet en question.
« Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Qu’est-ce que j’ai loupé ? Était-ce vraiment une bonne idée d’avoir ce deuxième enfant et de m’arrêter si longtemps… ? ». Maux de ventre et quelques kilos en trop s’associent à son accablement pour accentuer ses doutes et la faire sombrer peu à peu dans la déprime. Son couple bat de l’aile, son mari rentre de plus en plus tard, ses amies et ses parents ne mesurent pas son mal-être, elle se sent incomprise, « inutile et en trop sur cette terre » me dit-elle en préalable de notre premier entretien.

Grâce au courageux travail sur soi que Bérangère a réalisé, elle trouvera la force de demander à son entreprise un bilan de compétence et une formation spécialisée. Elle finira par trouver un nouveau poste à sa mesure au services des RH dans le service clients. Aux dernières nouvelles, deux ans après sa mobilité, elle a décroché un poste de responsable de ce service clients. Une reconversion réussie après cette douloureuse épreuve.

Le bore-out, aussi appelé syndrôme d'épuisement professionnel par l'ennui, décrit l'ennui au travail et donc une insatisfaction sur le plan professionnel.
Il vient de l’expression anglaise boredom qui signifie ennui.
Les émotions éprouvées, passent de l’incompréhension au sentiment d’injustice, à la culpabilité, la démotivation, la frustration, l’anxiété et la perte de l’estime de soi.

Dans les cas les plus graves, ce trouble génère des troubles mentaux qui peuvent même parfois amener à la dépression et au suicide.

Pour aller plus loin :
L'ouvrage Le bore-out syndrom, de Christian Bourion.

« Professeur à l'ICN business school Nancy Metz, Christian Bourion a publié en 2015 « Le bore-out syndrom, quand l’ennui au travail rend fou » aux éditions Albin Michel. Par cet anglicisme il désigne toutes les situations où une personne s'ennuie sur son lieu de travail par manque d'activité. Dans ce livre comportant de nombreux témoignages éloquents, l'auteur analyse les causes, décortique les effets et s'inquiète des conséquences à moyen terme de ce phénomène relativement peu connu. L'ennui est destructeur, assure-t-il, et c'est d'autant plus inquiétant que le phénomène est appelé à se développer si rien ne change. A l’inverse, environ un tiers de la population s’ennuie au travail parce qu’elle n’a pas assez à faire. Ce chiffre est corroboré par plusieurs études européennes. En outre, on considère que de nombreuses personnes travaillent deux heures par jour, même si elles sont présentes bien plus longtemps.

 Pour l’auteur, c’est l’émergence d’un panel de souffrances différentes liées à l’absorption d’inactivités, qu’il faut supporter. Autrement dit, ne rien faire mobilise des ressources. »



[1] Wikipédia

 

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